Quatre siècles à jouer à cache-cache : une nature morte rendue à Clara Peeters
Longtemps conservé comme une œuvre anonyme dans les réserves du Musée national de Norvège, un tableau est désormais reconnu comme une œuvre de la peintre flamande Clara Peeters. La conservatrice Cynthia Osiecki a suivi une piste faite de bois, de raisins, de noisettes et de minuscules reflets.
Dans les réserves du Musée national de Norvège, à Oslo, se trouvait une nature morte longtemps restée presque inaperçue. Elle représente neuf petits oiseaux morts, des raisins, des abricots et des noisettes, ainsi qu’une tazza dorée – une coupe peu profonde posée sur un haut pied. Une mouche s’est même posée sur un grain de raisin. Peint vers 1620, le tableau fut autrefois attribué à Ambrosius Brueghel. Il fut ensuite classé comme l’œuvre d’un artiste inconnu et passa l’essentiel de son temps dans les réserves. Il ne s’agissait pas d’une appropriation consciente par Brueghel : l’attribution erronée est apparue bien plus tard dans l’histoire de l’art.
En 2022, la conservatrice Cynthia Osiecki découvrit le tableau anonyme dans les réserves. Responsable des maîtres anciens au Musée national, elle est spécialisée dans l’art néerlandais et flamand des XVIe et XVIIe siècles. Son profil professionnel sur CODART conduit également à Greifswald, où elle étudie l’artiste de la Renaissance Jacob Binck et la diffusion de l’art inspiré de l’Antiquité en Europe du Nord.
Osiecki commença à soupçonner que Clara Peeters pouvait être l’autrice de cette œuvre anonyme. Le panneau de bois provenait d’un fournisseur auquel Peeters avait recours à plusieurs reprises. Une tazza très semblable apparaît dans d’autres tableaux de l’artiste. La manière de peindre et de disposer les oiseaux, les raisins et les noisettes correspondait également à son travail. Seule la signature manquait. Or les vers avaient précisément endommagé le bord inférieur, l’endroit où Peeters signait souvent ses œuvres.
Les indices les plus infimes vinrent compléter l’enquête. Peeters dissimulait régulièrement de minuscules images d’elle-même dans des récipients brillants, du verre ou des fruits. Sur certains raisins de la nature morte d’Oslo, on distingue également de possibles silhouettes humaines. Les anciennes couches de vernis et les restaurations antérieures empêchent toutefois de déterminer avec certitude s’il s’agit bien de l’artiste. La mouche posée sur le raisin, en revanche, est nettement visible : une preuve minuscule de l’attention avec laquelle cette peintre observait le monde. Les recherches ayant conduit à la nouvelle attribution ont permis de reconnaître officiellement le tableau comme une œuvre de Clara Peeters en 2026.
Nous savons étonnamment peu de choses sur la vie de la peintre. Ses premières œuvres signées datent de 1607 et 1608, et son activité peut être suivie jusqu’au début des années 1620. Elle travailla probablement à Anvers et compta parmi les premiers artistes à se spécialiser dans la nature morte. La Belgique n’existait pas encore. Anvers appartenait aux Pays-Bas méridionaux, ou espagnols, une région dont les frontières politiques et religieuses étaient marquées par la guerre de Quatre-Vingts Ans.
Peeters ne se contentait donc pas de peindre des aliments et des objets précieux. Les fruits mûrs, les oiseaux morts et le métal brillant évoquent le plaisir, le passage du temps et la brièveté de la vie. Par ses minuscules reflets, elle inscrivait aussi sa propre présence dans un monde artistique où les femmes étaient rarement rendues visibles. Des œuvres importantes de Peeters sont régulièrement exposées au Museo del Prado à Madrid, à l’Ashmolean Museum d’Oxford et au Metropolitan Museum de New York.
Le tableau redécouvert porte aujourd’hui le titre « Nature morte au petit gibier et aux raisins sur une tazza dorée ». Du 8 octobre 2026 au 7 février 2027, il sera présenté pour la première fois à Oslo comme une œuvre de Clara Peeters dans l’exposition « Woman Painter ». L’exposition se rendra ensuite à Rome.
C’est peut-être là le plus beau retournement de cette histoire : Peeters s’était cachée dans ses tableaux, son nom disparut ensuite derrière une attribution erronée, et Cynthia Osiecki la retrouva parce qu’elle décida de regarder de plus près.