Non. Ça ne se dit pas comme ça.
À Jersey, une langue est parlée depuis plus de mille ans, mais aujourd’hui très peu de personnes l’ont encore pour langue maternelle. Ce vendredi, le Festival of Words pose la question de la disparition du jèrriais. Et une simple interruption pourrait montrer comment une langue reste vivante.
Dans la salle de cinéma, quelqu’un dit quelque chose en jèrriais.
Quelques rangées plus loin, une réponse fuse aussitôt. Elle aussi en jèrriais. Une correction. Un mot, une prononciation, une tournure – quelque chose, manifestement, n’était pas tout à fait juste.
Quelques personnes rient.
Pendant un instant, cela ne ressemble absolument pas à une langue « au bord du silence ». Cela semble au contraire très vivant : quelqu’un dit quelque chose. Quelqu’un d’autre écoute assez attentivement pour le contredire.
« Non. Ça ne se dit pas comme ça. »
Vendredi, le Jersey Festival of Words projette le documentaire À BÉTÔT ? GOODBYE ? – Jèrriais : A language on the edge of silence. Son sujet est plus grave que ce petit échange. Le jèrriais appartient à Jersey depuis des siècles, mais le nombre de personnes qui l’ont appris comme langue maternelle est devenu très faible.
Le titre du film pose donc une très grande question à l’aide de deux petites formules d’adieu : À bétôt ? Goodbye ?
Est-ce simplement un « à bientôt » ? Ou un adieu définitif ?
Une langue ne se met pas dans un musée
Le jèrriais plonge ses racines dans le normand. Pendant des générations, sur l’île, on a parlé, raconté, discuté, plaisanté et chanté dans cette langue. Des poèmes, des histoires, des expressions et des comptines y sont nés. Une partie de l’histoire de Jersey ne nous est parvenue que dans cette langue.
On pourrait rassembler tout cela. Écrire des dictionnaires, numériser les textes anciens et archiver les enregistrements sonores. Le jèrriais serait alors remarquablement documenté.
Mais la langue serait-elle sauvée pour autant ?
Une épée exposée reste une épée même si plus personne ne se bat avec elle. Une langue fonctionne autrement. Elle n’existe pas seulement dans ses mots. Elle vit au moment où une personne dit quelque chose et où une autre lui répond.
C’est pourquoi Jersey ne cherche pas seulement à conserver le jèrriais. La langue est de nouveau enseignée. Enfants et adultes peuvent l’apprendre, et il existe des livres et des ressources numériques. Pendant ce week-end du festival, elle ne sera pas seulement le sujet d’un film : on chantera en jèrriais et un nouveau livre de comptines figure également au programme.
Un festival des mots montre ainsi, précisément, qu’une langue a besoin de plus que de mots.
Comment conserver une voix ?
Les enregistrements de personnes qui ont appris le jèrriais comme langue maternelle sont aujourd’hui particulièrement précieux.
Car un mot écrit ne dit pas tout.
Combien de temps dure un son ? Où la voix monte-t-elle ? Quelle syllabe porte l’accent ? Comment un mot sonne-t-il chez une personne venue d’une autre partie de l’île ? Et que se passe-t-il lorsque deux locuteurs âgés ne prononcent pas exactement de la même manière le même mot ?
Il serait assez présomptueux de décider simplement que l’un des deux doit avoir tort.
Ces différences font justement partie d’une langue vivante. Elles racontent quelque chose des lieux, des familles et des générations. Les enregistrements audio et vidéo conservent donc davantage que du vocabulaire. Ils conservent des voix.
Et c’est précisément là que la technologie moderne devient intéressante.
Et si les derniers locuteurs natifs n’étaient pas les derniers enseignants ?
L’intelligence artificielle pourrait explorer d’anciens enregistrements et relier les mots prononcés aux textes écrits. Elle pourrait permettre aux apprenants de comparer leur propre prononciation avec des enregistrements historiques. Des documents difficiles à comprendre pourraient devenir plus accessibles et différentes variantes d’un même mot être présentées côte à côte.
Un enregistrement qu’autrefois seul un chercheur pouvait retrouver dans des archives pourrait ainsi devenir un support d’apprentissage pour un enfant.
Ce serait une chance immense.
Mais il serait également très facile de faire exactement ce qu’il ne faudrait pas faire.
Une IA pourrait calculer une prononciation moyenne à partir de plusieurs voix. Elle pourrait considérer des variantes rares comme des erreurs. Elle pourrait décider quelle forme est statistiquement la plus probable – et supprimer ainsi précisément les petites différences que des générations ont conservées.
C’est pourquoi, à l’avenir, il faut espérer que ce ne soit pas l’IA qui interrompe :
« Non. Ça ne se dit pas comme ça. »
Son rôle serait différent. Elle pourrait permettre aux humains d’entendre comment cela se disait. Par différentes personnes. À différentes époques. Avec différentes voix.
Ce qui deviendra le jèrriais correct et nouveau doit rester l’affaire de ceux qui le parlent.
Une langue doit aussi être chantée
Sur les pages de L’Office du Jèrriais, on ne trouve pas seulement de la grammaire et des listes de vocabulaire. Il y a aussi des comptines et des chansons. Des mélodies familières reçoivent des paroles en jèrriais et Lé Jèrriais. Ma Langue. est même une chanson consacrée à la langue elle-même.
C’est bien davantage qu’un joli complément à un cours de langue.
Lorsqu’on entend une phrase parlée dans une langue inconnue, on ne se souvient parfois plus tard que d’une chose : on ne l’avait pas comprise. Une chanson, elle, peut rester. On ne comprend pas les mots – et pourtant on fredonne la mélodie.
La fois suivante, on reconnaît un mot.
Plus tard, peut-être deux.
Et un jour, quelqu’un se met à chanter avec les autres.
Une langue menacée ne vit donc pas seulement dans les dictionnaires. Elle vit dans les voix – et particulièrement dans les chansons.
Qui interrompra dans vingt ans ?
Nous revenons ainsi dans la salle de cinéma.
Aujourd’hui, des personnes qui connaissent le jèrriais depuis leur enfance peuvent encore y être assises. Elles entendent une expression et remarquent immédiatement quand quelque chose sonne de manière inhabituelle. Ce savoir peut être enregistré, écrit et conservé sous forme numérique.
Mais le véritable objectif ne peut pas être qu’un ordinateur parle un jèrriais parfait dans vingt ou cinquante ans.
Il existe un avenir plus beau.
Un enfant dit quelque chose en jèrriais.
Un autre écoute.
Et l’interrompt :
« Non. Ça ne se dit pas comme ça. »
Peut-être qu’un troisième proteste : « Si. Ma grand-mère le dit exactement comme ça. »
Alors on discute. Quelqu’un rit. L’un cherche un mot. L’autre sait comment sa grand-mère le dirait. Et un jour apparaissent des expressions pour des choses qui n’existaient même pas à l’époque des derniers locuteurs natifs d’aujourd’hui.
Et l’IA ?
Elle aura peut-être aidé à garder les anciennes voix audibles, à retrouver des mots et à accompagner une nouvelle génération dans son apprentissage.
Mais maintenant, elle peut se taire.
Car une langue n’est pas sauvée lorsqu’une machine la maîtrise.
Elle vit lorsque des êtres humains recommencent à la parler entre eux – et peuvent même s’interrompre dans cette langue.