Quand les histoires traversent la mer : comment l’Islande donne de nouvelles langues à ses livres
En Islande, le livre pour enfants s’appelle « Tjörnin ». En Allemagne, il est devenu « Ein Teich für uns », aux Pays-Bas « De vijver » et en Lituanie « KŪDRA ». L’étang reste le même, mais les traducteurs permettent à son histoire de rencontrer de nouveaux lecteurs.
Un étang part en voyage
En principe, un étang ne peut pas voyager très loin.
Celui-ci y parvient pourtant.
En Islande, le livre pour enfants de Rán Flygenring s’intitule « Tjörnin ». Deux enfants découvrent un étrange creux dans leur jardin et décident finalement d’en faire un étang. Bientôt arrivent des plantes et des animaux, mais aussi d’autres personnes. À partir d’une petite idée naissent des questions sur la nature, la liberté, la vie en commun et l’art du compromis.
L’histoire n’est pas restée en Islande.
Aux Pays-Bas, elle est parue sous le titre « De vijver ». Depuis février 2026, les enfants allemands peuvent la lire sous le titre « Ein Teich für uns », dans une traduction d’Anika Wolff. En juin est venue s’ajouter l’édition lituanienne « KŪDRA ».
Le jardin reste le même. L’étang aussi.
Seuls les mots changent.
Un livre est écrit une nouvelle fois
C’est précisément là que commence le travail du traducteur.
Une phrase islandaise ne peut pas simplement être déplacée mot à mot dans une autre langue. Une plaisanterie doit continuer à faire rire. Un enfant doit encore parler comme un enfant. Une phrase inhabituelle ne devrait pas devenir banale simplement parce qu’il n’existe pas de formulation exactement équivalente.
Traduire un livre oblige donc à se demander sans cesse : que dit cette phrase et que produit-elle chez le lecteur ?
L’histoire doit sembler naturelle dans sa nouvelle langue tout en conservant quelque chose du lieu dont elle vient.
C’est un travail discret. Sur une couverture, le nom de l’auteur est généralement le premier que l’on remarque. Pourtant, entre l’original islandais et un enfant qui lit l’histoire en allemand, en néerlandais ou en lituanien, une personne a dû prendre de nouvelles décisions linguistiques tout au long du livre.
L’Islande construit des ponts pour ses livres
En 2026, l’Icelandic Literature Center accorde une attention particulière à la littérature pour enfants et adolescents dans son travail international. Les éditeurs étrangers peuvent recevoir un soutien lorsqu’ils souhaitent traduire et publier des livres islandais.
Cette année, les aides pour les livres destinés aux enfants et aux adolescents peuvent couvrir jusqu’à 70 % des frais de traduction, avec un maximum de 500 000 couronnes islandaises. Sous certaines conditions, les albums illustrés peuvent également bénéficier d’une aide partielle aux frais d’impression. La prochaine date limite de candidature est le 15 septembre.
Il ne suffit pas de proposer un livre intéressant. L’éditeur étranger doit déjà avoir acquis les droits et signé un contrat avec le traducteur. L’expérience de celui-ci entre également en ligne de compte et il est normalement attendu qu’il traduise vers sa langue maternelle.
Entre un livre islandais et son édition dans un autre pays se trouve donc toute une chaîne de personnes : auteur et illustrateur, éditeur, détenteur des droits, traducteur et enfin un nouvel éditeur suffisamment convaincu par l’histoire pour vouloir la présenter à ses lecteurs.
Une petite langue, de nombreux lecteurs
Pour la littérature islandaise, ce travail est particulièrement important. Un livre publié uniquement en islandais ne peut d’abord atteindre, hors du pays, qu’une petite partie des personnes susceptibles d’aimer son histoire.
La traduction change cela.
Elle n’agrandit pas la langue islandaise elle-même. Mais elle réduit la distance entre une histoire et ses lecteurs possibles.
Soudain, des enfants à Hambourg, Amsterdam ou Vilnius peuvent se retrouver au bord du même étang. Ils peuvent rire des mêmes personnages, s’agacer des mêmes adultes ou discuter pour savoir à qui cet étang appartient vraiment.
Et pendant leur lecture, ils oublieront peut-être même un moment que le livre a été écrit à l’origine dans une langue qu’ils ne comprennent pas.
L’étang demeure
C’est peut-être ce qu’il y a de plus étrange dans la traduction.
Presque tous les mots sont remplacés, et pourtant l’objectif est de perdre le moins possible.
« Tjörnin », « De vijver », « Ein Teich für uns » et « KŪDRA » ont des apparences différentes sur une couverture. Derrière ces titres attend pourtant la même histoire.
Un étang peut donc voyager d’Islande vers d’autres pays sans jamais quitter son jardin.
L’histoire reste.
Ce sont les mots qui font le voyage.